ÉCONOMIE Histoire de la pensée économique - École de la régulation Article écrit par Benjamin CORIAT professeur de sciences économiques à l'université de Paris-Nord, EU 2009 Prise de vue L'école de la régulation est l'une des rares écoles de théorie économique contemporaine à posséder une dimension fortement française. À partir des travaux fondateurs de Michel Aglietta et de Robert Boyer, elle apparaît au milieu de la décennie de 1970, dans un moment très particulier qui, aux États-Unis comme en Europe, est celui du passage avéré de la croissance à la crise, signifiant la fin des Trente Glorieuses. La théorie de la régulation se constitue ainsi, en affrontant un défi particulier : tenter d'expliquer le passage de la croissance à la crise, sans recourir à des deus ex machina, ou autrement dit sans invoquer de chocs externes. I. La crise du « fordisme » Pour rendre compte de la crise qui s'installe à partir du milieu des années 1970, les théoriciens de la régulation élaborent un ensemble de propositions originales, qui vont constituer le fondement d'une approche théorique nouvelle. Contrairement aux approches dominantes en économie, l'école de la régulation pose que le marché et a fortiori le capitalisme ne sont pas « auto-régulateurs ». Reprise de John Maynard Keynes, Karl Polanyi ou Karl Marx, trois auteurs clés dans l'inspiration de l'école, cette proposition revient à soutenir qu'aucun mécanisme ne conduit par lui-même à l'équilibre. Cependant, sous certaines conditions, des institutions spécifiques, construites autour du marché, peuvent permettre la formation de « régimes d'accumulation » capables de garantir, sans crises majeures, des taux de croissance économique relativement élevés, pendant une période de temps plus ou moins longue. Telles qu'elles sont définies, l'accumulation et la croissance dépendent toujours de l'existence et de la combinaison des « formes institutionnelles » qui les sous-tendent. Notamment de celles qui lient les modes de dégagement et de partage du surplus social entre les classes et groupes qui ont contribué à sa production. L'école de la régulation trouve ici la justification de sa dénomination. Sa particularité est, en effet, d'affirmer que seul un ensemble de dispositions institutionnelles toujours spécifiques et datées, permettant de « réguler » l'économie de marché, peut garantir une croissance soutenue et stable. L'économie de marché, mue par ses propres forces, conduit nécessairement à des déséquilibres récurrents. À partir de ces prémisses, la crise des années 1970 est définie comme la crise du « fordisme ». Néologisme formé à partir du nom du célèbre constructeur automobile, le fordisme est entendu par les théoriciens de la régulation comme un régime de croissance contingent, au sein duquel s'est nouée une articulation dynamique entre certaines formes structurelles de base. Le régime fordien de croissance se caractérise comme un « couplage » particulier entre des formes de dégagement et de partage des gains de productivité. À partir d'innovations organisationnelles (la parcellisation taylorienne du travail, la ligne de montage fordienne, etc.), elles-mêmes appuyées sur un important développement du machinisme industriel, se mettent en place de puissants instruments de dégagement des gains de productivité. Une partie de ceux-ci, via des accords salariaux particuliers (qui assurent l'indexation des salaires sur l'inflation), permettent de garantir des hausses anticipées et continues du pouvoir d'achat. Ces hausses nourrissent une augmentation de la demande adressée aux entreprises qui, pour capter cette demande supplémentaire, sont incitées à investir la part des profits restée disponible. Un ensemble de « cercles vertueux » se mettent en place, qui lient normes de production et normes de consommation de masse. Le régime fordien, qui se diffuse en France après la Seconde Guerre mondiale, assure le passage à un type de régime d'accumulation sans précédent dans l'histoire du capitalisme. En lui gît le ressort profond des fameuses Trente Glorieuses. C'est ce régime qui, selon les théoriciens de la régulation, entre en crise à partir des années 1970. L'érosion des gains de productivité (liée à l'épuisement du taylorisme et du fordisme en tant que modes de contrôle de la main-d'œuvre) ruine les fondements mêmes du régime. En l'absence de gains de productivité suffisants, les « contrats salariaux » indexés sur l'inflation (laquelle explose pendant cette période) ne sont plus en cohérence avec les besoins de l'accumulation. Toute la mécanique s'enraye : de cercles vertueux on passe à des « cercles vicieux ». Cette explication endogène de la croissance puis de la crise permet à ce nouveau courant d'analyse de se distinguer nettement des approches dominantes. La crise est analysée ici comme une « grande crise », une crise de la régulation d'ensemble, et non comme un « écart provisoire » par rapport à l'équilibre à la suite d'un choc externe. La « sortie de crise » suppose alors un changement et un réaménagement en profondeur des formes institutionnelles qui soutiennent l'accumulation. Cette vision des institutions et de leur rôle s'oppose à celle que défend l'école néo-classique dominante pour laquelle les institutions, lorsqu'elles sont prises en compte, sont analysées surtout comme des « rigidités » qui font obstacle au bon retour à l'équilibre économique. II. La finance au cœur d'un régime nouveau d'accumulation Au cours des années 1980 et 1990 qui, avec la globalisation des échanges et de la finance, ont vu s'affirmer des changements considérables, les théoriciens de la régulation se sont attachés à identifier et à décrire le régime d'accumulation qui a succédé au fordisme. Ces recherches ont conduit à soutenir la thèse que ce nouveau régime est « tiré par la finance ». Les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, etc.) sont au centre du nouveau régime. Leur pouvoir vient de ce qu'ils concentrent et centralisent entre leurs mains une immense masse de capital, dont une partie essentielle est constituée par l'épargne des salariés. Opérant dans un univers fortement déréglementé et libéralisé, ces acteurs nouveaux, via les réformes de la gouvernance d'entreprise (donnant un pouvoir clé aux actionnaires), exercent un effet de domination sur l'ensemble de l'évolution économique. Leur influence est majeure tant sur la destination de l'investissement que sur le partage de la valeur créée. Si ce nouveau régime d'accumulation n'apparaît comme pleinement développé qu'aux États-Unis, le nouveau pouvoir de la finance s'étend à l'ensemble de la planète. Il revêt une dimension inédite, celle de la mondialisation du capital. La gestion de la finance et de la monnaie, dans un univers globalisé, constitue désormais la forme institutionnelle centrale autour de laquelle s'organisent les régulations essentielles. Ces réflexions menées sur la finance, en tant que ressort du nouveau régime d'accumulation, ont permis un approfondissement de la méthodologie. L'accent est mis désormais non plus sur la notion de formes institutionnelles ou sur l'évaluation statique de leurs combinaisons, mais sur l'effet dynamique qu'exerce la complémentarité de certaines formes entre elles. Ces complémentarités expliquent la persistance au cours du temps de formes spécifiques du capitalisme et, finalement, la variété des capitalismes eux-mêmes. Dans le cas du nouveau régime, ce sont les complémentarités établies entre les formes prises par la déréglementation financière permettant la concentration de l'épargne entre les mains des investisseurs institutionnels d'un côté, les formes de la gouvernance d'entreprise donnant un fort pouvoir de contrôle aux actionnaires minoritaires de l'autre qui sont à l'origine du nouveau pouvoir de la finance. Mais, comme ces formes diffèrent de pays à pays (en Allemagne ou aux États-Unis, par exemple, le poids de la finance libéralisée dans la gouvernance des entreprises est bien différent), ceux-ci suivent des « trajectoires » chaque fois singulières. Tout en affrontant les changements qui ont affecté l'économie réelle, l'école de la régulation s'est développée en affirmant toujours plus nettement son double ancrage historique (au cours du temps se succèdent des régimes d'accumulation et des modes de régulation distincts les uns des autres) et institutionnaliste (les formes sociales qui sous-tendent l'échange déterminent le sens des évolutions). # Benjamin CORIAT Thèmes associés * HISTOIRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE, XXe s. Bibliographie * M. Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Calmann-Lévy, Paris, 1976 (rééd. et nouvelle Préface, Odile Jacob, Paris, 1997) * M. Aglietta & A. Réberioux, Les Dérives du capitalisme financier, Albin Michel, Paris, 2004 * R. Boyer, Théorie de la régulation, La Découverte, Paris, 2004.