Il n'y a rien de + précieux

 

qu'un geste (humain) traduit en vibrations

Pour le compositeur, il s'agit bien de ça : écrire par des signes la gestualité instrumentale : le mouvement du corps qui se traduit en vibrations audibles. Les outils qui nous ont été légués, qui ont été construit pour l'écriture du rythme ont une base quantitative simple de calcul : la mesure. Des valeurs de durée, à l'allure jusqu'aux mesures, tout est basé sur la figuration mécanique du rythme et qui dans les machines de séquençage informatique sont basées sur l'horloge atomique qui divise le temps astronomique. Bien que le pas des séquenceurs numériques va jusqu'à 960 valeurs par pulsation (qui pour la noire à 60 bpm équivaut à 1/960 de secondes : au-delà de 1/20 de secondes on perçoit un son continu), la manière d'aborder le rythme en musique reste sur des valeurs simples de figuration. On part d'un rythme régulier (de largo à prestissimo) : la pulsation qui répète la même valeur (qu'illustre par exemple le kick de la techno). Est-ce suffisant ? Il s'agit bien de ça : créer la sensation de la pulsation sans battre la pulsation elle-même, bien que la musique occidentale (européenne) savante à partir du sérialisme considère la musique pulsante comme « vulgaire » (Stockhausen parlait de musique bégayante !). Aujourd'hui, nous nous divisons plus en camps pulsant et non pulsant, mais on dispose d'une palette élargie qui part d'une pulsation franche jusqu'à une pulsation inexistante hors tempo, a tempo (voir les métamorphoses que j'ai écrites dans la musique pour percussions : Quasi Mortral Bedroom en 1987).

Mais dans l'écriture figurative quantitative du rythme, il y a une complication : celle de compter en jouant qui sont 2 actions antinomiques : quand on joue on ne compte pas et quand on compte on ne joue pas : l'un prend toujours le dessus sur l'autre. La pulsation est d'abord une sensation physique avant d'être une horloge à horaires chiffrés. Et puisque la sensation physique prévaut la visibilité graphique, une partition est toujours en porte-à-faux qu'on doit adapter au contexte musical (une partie de l'interprétation). La limite même de l'écriture de la musique réside dans son écriture. Le contexte musical réalise la musique et la partition (si nécessaire) s'adapte à ce contexte ou demeure injouable ou le contexte est inapproprié. L'une et l'autre s'ajustent toujours pour que la musique soit réalisée.

On considère le rythme avoir 2 sources : l'une pour danser et l'autre pour le chant à écouter. Dans le chant les durées s'additionnent à la suite sans battue nécessaire, par contre pour danser il faut une allure (vitesse) marquée par une pulsation. De chaque danse il existe son propre rythme qui guide les pas et les mouvements du corps à réaliser. Le rythme dans le cas de la danse est répétitif pour que la danse ne le soit pas : la danse est soliste sur le rythme pulsatoire qui l'accompagne. Dans la théorie musicale mathématisée (Xenakis, Riotte), le rythme de la danse est dit « géométrique », car il divise un temps (durée + pulsation) donné, et le rythme du chant est dit « arithmétique », car il additionne les valeurs de durée. L'opération géométrique est la multiplication (division avec l'inverse) et l'opération arithmétique est l'addition (soustraction avec les nombres négatifs). Dans la théorie des ensembles, les nombres du chant sont des entiers relatifs de l'ensemble Z (pour l'ensemble N ce ne sont que les entiers positifs) et les nombres de la danse sont des nombres rationnels de l'ensemble Q (résultat des fractions, les nombres de l'ensemble R sont irrationnels).

Les premiers rapports de durée sont des doublements : le + facile est le doublement par 2 (comme l'octave) et les valeurs de durées non altérées actuelles illustrent se doublement : de la quadruple croche jusqu'à la carrée qui forme la suite binaire des 8 valeurs de 1 à 128 : 1 2 4 8 16 32 64 et 128. Les valeurs intermédiaires, on les obtient par l'ajout du point devant la note qui représente la moitié de la note en +, ce qui pour 1 point donne la suite : 1 2 3 4 6 8 12 16 24 32 48 64 96 et 128 (une suite en valeurs ternaires donne : 1 3 9 27 81). Les valeurs entières intermédiaires, on les obtient par double pointage et + jusqu'à 7 et le reste des valeurs par ajout des valeurs manquantes 1 et 2 (quadruple et triple croche). En obtenant 128 valeurs de durée, la différenciation entre les valeurs qui se rapprochent de 128 devient imperceptible, dans la perception des durées nous avons une perception exponentielle (qui s'élargit) alors que la suite est logarithmique (elle se resserre). Nous atteignons là une limite de ce que les nombres peuvent apporter à la musique. Ça peut être intéressant comme écriture sur papier (wow toutes ces différenciations), mais à l'interprétation et à l'écoute ça n'aura pas l'effet désiré visible dans l'écrit (sans compter sur la difficulté de la mise en place humaine de telles partitions : à l'ordinateur pourquoi pas). Ce qui est passionnant avec la musique est justement ça : tout ce qui ne se réalise pas dans l'écoute (la réalité) n'est que spéculation visuelle et l'écriture est une visualisation de la musique : son plan d'organisation dans le déroulement du temps.

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LA SOCIOLOGIE GESTUELLE DES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES ?

La musique ? une sociologie gestuelle audible de particules (particules, car on traite du particulier élémentaire). Le rythme écrit le mouvement = la gestualité (humaine, ben oui, peut-on vivant.e s'extraire de sa condition d'être humain.e ?), le comportement de chaque particule élémentaire entre elles qui forment un être en action vibratoire. Tout mouvement génère une vibration, plutôt plusieurs, même des tas qui forment la « matière vibratoire ». Le monde vibrant est et forme la matière. Une composition musicale s'organise comme une société d'individus en mouvement, cohabitant, faisant ensemble quelque chose de reversant = d'étonnant et de délicieux : d'inouï = d'inventé dans la vibration composée originale (particulière), l'originalité prouve son individualité, son autonomie = sa responsabilité, sa liberté. Les oeuvres « ratées » sont celles qui copient le connu et qui n'offrent rien à distinguer (aucun goût ), mais similarisent, et ça, ne délectent pas l'audition (d'un.e être humain.e libre), car se sont des ouvrages imposés par la peur, la peur d'être différent = la peur de désobéir, la peur de désobéir aux lois. La création est une désobéissance. La désobéissance est à l'origine de l'humanité. Les vibrations se propagent et s'échangent uniquement par sympathie : si le contexte ne répond pas, les vibrations ne se diffusent pas, et ce contexte meurt. Les rapports humains se pensent et s'agissent dans l'instant en fonction de leurs vibrations qui s'échangent. Les combinaisons musicales ne se réalisent qu'en fonction d'échanges vibratoires inattendus (impré-visibles *). C'est en ce sens que la musique mécanique (déterminable à l'avance) est une régression : une simplification horlogère du vibrant vibré. L'articulation compositionnelle entre le connu l'attendu et l'inconnu l'inattendu est anéantie par l'ancien état d'esprit déterministe (= tout connaître avant de se lancer -des affairistes esclavagistes du XIXe au XXIe siècle). Qui cultivent la frustration de la variété. Une fréquence, c'est fade **. Un perçu mesuré, plus aisé à comprendre, est magnifié au nom de la « perfection de l'ordre » mécanique (prévisible = déter-minable. terminé), au détriment de l'immesurable, inconsidérable, incompréhensible constituants de la musique. Si la musique (originale) est devenue inconnue, c'est que le sens (autonomie) de l'humanité est devenu inconnu = la perte de sens de vivre par démotivation, à force d'obéissance, de dépendance, d'uniformité, de monotonie. La musique Simplifiée de l'Ordre ne se réalise qu'avec les outils de la vision. Visualer un accord, c'est perdre cet accord (entente) pour un ordre. La musique reflète l'humanité de l'instant du temps ; incontrôlable (comme tout être), pourtant qui se donne à jouer (la maîtrise) pour s'entendre. L'incompréhensible agit n'est pas un paradoxe, mais l'expression de la sensibilité et de l'intelligence du sens humain de vibrer. L'épanouissement de l'humanité est à l'image (imagination) de l'originalité musicale. Sa régression (et sa disparition) dépend de son obéissance : obéir, c'est ne pas vouloir vivre soi ou tuer son soi : obéir, c'est suicider les autres.

La musique nous donne à fermer les yeux, utile dans notre monde saturé d'écrans. Avec l'excès de consommation de données visuelles, la musique (originale) prend la fonction d'un soulagement et d'une évasion (loin de la propagande visuelle et verbale) : sans signifié, sensibilité et intelligence se libèrent et procure le bien être du sens de l'humanité : sa condition d'exister. Elle provoque aussi l'imaginaire des images mentales visualisables (sans écran qui bouche la vision) : difficile de s'en passer. Aussi, la musique sollicite l'imaginaire, donne une réalité à ce qui ne le serait pas sans elle. Une image muette est un souvenir. Un son aveugle est un phénomène présent.

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Notes
* qu'est-ce qu'une vie prévue ? imaginons que tous les événements de ta vie soient prévus. Une vie sans surprise. Une vie fade (sans différence de saveurs). Qui désire une vie fade et prévue et sans surprise ? Celles et ceux inculqués de la peur (la frayeur) et de l'intolérance (la douleur) : les lâches. Des êtres humains qui cachent qu'ils ne désirent pas vivre et qui ont la trouille de se faire mourir.
Banal vient du francique « ban » = loi non obéit entraîne une peine, issu de la racine indo-européenne « bha-" = parler cérémonieusement (au germain : « banna » = commander). En 1547, le sens est passé à la peine elle-même : celle de l'exclusion (par décision d'une autorité) de l'exil forcé. La ban-lieue, une lieue autour du bourg, est un lieu sous domination, sous autorité, sous juridiction (pris-on = on est pris). Banal est d'abord « une personne soumise (aux droits d'usage) fixés par le seigneur » et « une chose appartenant au seigneur » (1032, 1269). Puis « une personne qui se met à disposition de tout le monde » (1688). C'est au XVIIIe siècle qu'il passe dans le sens employé de : « sans originalité, sans personnalité, à force d'âtre utilisé, vécu, regarder » (1798). Abandonner, bannir, forban, banlieue, bannière, banal sont tous des états indésirables créateurs de peine, sauf aubaine = homme d'une autre juridiction. [les dates du dictionnaire historique de la langue française a quelque chose de troublant : la date exacte du changement de sens d'un mot].

** le manque de goût du sens de l'ennui n'est apparu qu'au XVIIe siècle, dans le faste maniéré de la royauté baroque ? Gâté. Son sens premier, du latin « inodiare » = être odieux. Odio = haineux, a été de causer des tourments. Le manque de goût est le résultat d'une dépression locale (personnelle) ou globale (sociale) par manque ou par excès permanent. La dépression est déclenchée par sa liberté (qui donne sens à vivre) confisquée avec force et possession (piégé) de ne pouvoir s'en évader. De ne plus s'appartenir. La dépression influe l'absence d'action pour son dépérissement. À ne pas confondre avec « l'angoisse existentielle » (= la peur de se retrouver là sans savoir quoi faire à pouvoir faire) est le passage obligé de tout être humain : le passage entre vivre inconscient.e et vivre conscient.e. Son passage de l'ignorance au savoir (renaître dans l'inconnaissable à connaître), de vivre sans savoir à savoir qu'on sait (d'être en vie) : le passage de l'animal à l'humain.

Suicide est un mot juridique composé savamment en 1734 dans le sens d'homicide (tuer alors que c'est interdit), où le terme approprié devrait être « soicide », car en latin « sui » = soi, n'a aucune origine biblique. Suicide signifie : se donner la mort de manière illégale (désobéir à la loi), reflète l'illégalité de la mort (pour le besoin du travail de la main d'oeuvre), même en vie de grande souffrance => le désir d'instituer la mort de soi, individu, en interdit confirme le mépris de l'individu de choisir sa vie = sa mort lui-même. La police, l'administration autoritaire de la prohibition, qui est née à la même époque, ne retient que l'interdiction de se tuer : sui-cide, homi-cide de soi-même, est un crime. L'Église ensuite l'introduira dans son catéchisme. La dépression est une forme de désir de mort passive.

 

 

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