confusion entre la fin et le moyen

 

la guerre occidentale de l'éternité contre l'instant

se manifeste dans la pratique musicale

I

Nommer « musique improvisée » une musique qui se distingue d'autres pratiques musicales est une intention étrange et contradictoire. En effet toutes les pratiques musicales sont improvisées. Une musique non improvisée serait une musique sans surprise : comme une machine prévisible et une machine prévisible est-ce de la musique ? Toute musique ne se compose que : dans l'improvisation et l'expérimentation ; déjà pour chercher et vérifier si elle sonne. Une musique sans surprise n'est plus une musique, mais juste un ennui qui devient inaudible par désintérêt. Il aurait été plus juste dans le contexte qui suivit le free jazz (c'est-à-dire à sa mort, c'est-à-dire à partir de son ignorance publique) de parler de « musique libre » en opposition aux musiques dominantes de l'ordre prônées à travers le concept de partitions néoclassiques finies, quantitatives et déterministes (surtout, copyrightables comme objet de consommation qui génère les bénéfices de l'industrie du divertissement) défendues par nos gouvernants : les gardiens des médias dominants.

Il est impensable de retirer à toutes les pratiques musicales l'improvisation, puisque l'improvisation est constamment présente à toutes les étapes de la réalisation de la musique. L'improvisation permet de s'adapter à n'importe quel contexte et de jouer avec l'inattendu. Aucune organisation, ni réalisation musicale n'est prévisible à 100%. Cette imprédictibilité oblige l'improvisation. Il n'existe pas le maître de la prédiction que chacun espère. Ni en musique (avec les compositeurs) ni ailleurs (avec les présidents); c'est une illusion volontaire du public que de vouloir croire à une prédiction certaine. Pour rassurer sa terreur et épater sa crédulité. Terreur éduquée massivement dans la civilisation occidentale et renforcée après les évènements de 1968 quand la jeunesse mondiale revendiquait sa liberté.

Donc toutes les musiques qui sortent des critères d'assurance ont été rejetées dans les limbes de l'oubli. Elles sont devenues inexistantes dans le paysage médiatique de la consommation du divertissement. Car ces musiques ne divertissent pas : elles font prendre une conscience de soi qui est aujourd'hui inconfortable. Ne pas savoir ce qui risque de nous arriver bien qu'il suffise de réfléchir un peu. Aujourd'hui, la confusion est réelle avec en plus la collision des générations où le conditionnement et le manque de connaissances travaillent à rendre incompréhensibles (voire louches) les libertés de l'humanité créatrice. L'improvisation s'entend dans toutes les musiques, mais elle ne se sait pas et reste volontairement ignorée au nom d'une société désirée d'ordre. L'improvisation est un moyen et non une fin, un outil qui permet la création musicale qui n'a de temps que l'instant. Considérer l'improvisation comme une fin place la musique dans un système de ségrégation où domine la confusion d'une résistance sans consistance : c'est-à-dire la perte de la vraisemblance des musiques libres face à des auditeurs ignorants, voire déséduqués. Ignorer l'improvisation c'est ignorer l'instant. Et toutes les musiques vivent de l'instant. La musique ne se crée pas avec la perpétuité. Bien que l'éternité soit une notion cultivée par notre idéologie occidentale. Ce qui explique le déséquilibre important entre les musiques des compositeurs vivants et les musiques des compositeurs morts. L'hégémonie des musiques mortes (surtout classiques) dans les salles de concert d'aujourd'hui est le résultat de cette idéologie « ad eternam » : le pouvoir pour l'éternité. Les « musiques improvisées » au contraire prônent l'éphémère. Et sont considérées comme les « anarchistes du chaos » : « image terrorisante d'une société sans contrôle », mais fausse.

Dans un autre registre, celui économique, nous pouvons déplorer, l'attitude de l'improvisation solo pratiquée par les musiciens « post-free jazz » pour obtenir des engagements auprès des organisations résistantes, mais sans moyens pour payer un orchestre. Cette pratique s’est généralisée à partir de la fin des années 70 et tend à disparaître par sa stérilité : le solo du virtuose ne laisse pas accès à la composition musicale. Chacun amenant son solo, à la fois par soucis d'économie et à la fois pour montrer ses capacités « extraordinaires » de musiciens. Les techniques exceptionnelles des multiphoniques ou de la respiration circulaire (continue) datent de cette époque. 30 années après, rien n'a vraiment changé, quelques solistes de la « musique improvisée » sont toujours là, mais un peu fatigués dans la répétition de ce qu'ils ont inventé dans leur génie passé. Cette soloisation de la « musique improvisée » n'a pas permis une réelle évolution de cette tendance musicale.

La « musique improvisée » à la suite du « free jazz » sont des musiques assimilées par le public inculte à du désordre (du n'importe quoi), voire à du désagréable. Dans une logique de jouissance agréable, il parait impensable pour le public conditionné d'apprécier des musiques désagréables. Nous sommes revenus au « diabolus in musica » du XIVe siècle prôné par l'Église alors toute puissante. Aujourd'hui au lieu d'interdire un intervalle, les publics ignorent et à la fois interdisent les pratiques musicales qui diffusent des pensées libres et de liberté. La décadence musicale des Trente Obscures se situe dans la dictature des populations incultes.

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II

L'improvisation est l'outil compositionnel par excellence de l'exploration musicale, pour une première approche d'un champ musical inconnu (de la recherche) par l'invention permanente obligée pour aboutir ensuite à une composition mûrie : une extraction du préféré dans un possible non formé.

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III

La « musique improvisée » contemporaine improvise sur un schéma compositionnel qui date de 50 ans voire plus : le modèle cagien-sériel (l'un aléatoire l'autre non, mais au résultat sonique similaire) de la culture de la différenciation, de la non-répétition venant du dodécaphonisme et de la klangfarbenmelodie schönbergienne en 1908 et 1909 (3 pièces pour piano opus 11, 5 pièces pour orchestre opus 16, un accord de 5 tons dans différentes orchestrations) qu'il expose à la fin de son traité d'harmonie en 1911 : « il devrait être possible de produire des suites semblables (aux mélodies) à partir de l'autre dimension du son, celui de la couleur sonore que nous nommons timbre, des suites dont les rapports sonores agiraient selon une certaine logique, équivalente à la logique d'une mélodie de hauteurs ». Mais cette culture de la différenciation qui s'improvise jusqu'à aujourd'hui se répète, se répète, se répète. La « musique improvisée » contemporaine genrée manque de schéma compositionnel pour se renouveler en ne s'ennuyant pas avec du déjà entendu. Il y aurait sans doute une réconciliation à opérer entre instrumentistes et compositeurs, non ?

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IV

L'improvisation se pratique par chacune et chacun et tous, quotidiennement. A part le politique, personne n'écrit de partition à exécuter pour sa vie de tous les jours. Cette capabilité à s'adapter dans l'immédiat suivant le contexte relève de l'improvisation ou de la composition immédiate de son attitude. Une composition différée et réfléchie se conçoit aussi dans l'improvisation suivant les données disponibles dans le contexte particulier et se compose avec.

 

 

Rappel historique
Au début XXe siècle (voire au XIXe) les écoles de musique ont retirées de l'enseignement l'improvisation comme partie intégrante de la musique. Le but de l'enseignement (même musical) est de former des exécutants qui obéissent aux ordres écrits des chefs (pour la musique : les compositeurs). Le projet de soldat-citoyen était dans l'air jusqu'à la guerre 14-18 et du citoyen obéissant demeure encore aujourd'hui. C'était en ce sens qu'au XXe siècle il était découragé dans les écoles de musique d'entreprendre une quelconque tentative pour devenir compositeur. Compositeur était un métier inaccessible comme celui de président. Tous les protagonistes politiques au pouvoir du XXe siècle s'efforcaient de construire en permanence des régimes totalitaires où la population devait être totalement sous contrôle et demeurer dans l'obéissance avec une police efficace qui gère tous les débordements possibles. Le soulèvement de la jeunesse de 1968 a été finalement maté. Projet qui aujourd'hui est complètement réalisé. Mais l'apparition de l'ordinateur personnel et du réseau Internet au début des années 1990 a changé la donne en offrant à chacun la possibilité de composer et de publier dans la tradition musicale occidentale sans être obligé de passer par des années d'étude au conservatoire. Mais l'improvisation et la composition musicale avaient déjà consommé leur divorce et jusqu'à aujourd'hui ont du mal à se réconcilier. Improvisation et composition ne se comprennent plus dans le monde des machines.

 

 

La « musique improvisée » exclusive

Les musiciens qui ont suivi les générations du Free Jazz ce sont retrouvés à cultiver l'exclusivisme. Le jazz est mort quand le Free a été stoppé. Le jazz a vécu une vie courte et intense où l'inventivité du dixieland au free en 50 ans est unique (voire incroyable dans nos sociétés traditionalistes). Le jazz a été stoppé à la fin des années 70 et au début des années 80 du XXe siècle. Le jazz a sonné son agonie quand le bebop a remplacé le free dans les festivals concernés, c'est flagrant, la tradition continue avec Marciac, et autres « grands festivals de jazz ». Pourtant, le jazz (son inventivité : un jazz sans inventivité est-ce toujours du jazz ?) a été stoppé quand il entamait sa fusion avec la musique contemporaine, mais comme la musique contemporaine c'est séparée de la musique expérimentale (sa source d'inventivité), le jazz post-free c'est retrouvé comme la musique expérimentale, rejeté dans l'underground autrement dit : dans la marginalité. Cette situation marginale de la musique de ces nouvelles générations a créé un repliement sur soi qui a donné des chapelles où l'exclusivité est encore cultivée aujourd'hui. La chapelle « musique improvisée » est née de l'exclusivisme pensant garder la liberté de ce que le free jazz avait créé : une liberté sans retenue de l'invention. Mais à force de cultiver un esprit « c'est à moi, pas à toi » de l'avare, « la musique improvisée » n'a pas fait évoluer ce que le free jazz avait apporté. Il faut constater le rejet des compositions novatrices d'un Anthony Braxton, pour le comprendre. Mais la chapelle de « la musique improvisée » ne possède pas de musiciens aussi talentueux qu'Anthony, à la fois compositeur et instrumentiste et c'est bien dans ce sens que c'est pointé l'avarice : l'avare qui ne partage pas de peur que ça lui échappe parce qu'il ne sait pas créer : le musicien de la « musique improvisée » ne compose pas, il improvise ce qu'il sait déjà. Aussi, l'inventivité c'était déjà échappé du jazz, ceci par le rejet de l'inventivité musicale des programmateurs de concerts. La dictature de la tradition « reprenait son pouvoir ». Pour que l'idée originale du free jazz n'échappe pas aux musiciens concernés, par peur que l'objet de leur convoitise leur échappe, il c'est créé un réseau restreint particulier (voire confidentiel) de la diffusion de la « musique improvisée » (où tout le monde se connait : un monde clos). Et dans cette confidentialité fermée à l'extérieur (aux nouvelles générations et aux auditeurs) « la musique improvisée » pleure et tourne en rond : se répète par manque d'échanges pour sa métamorphose vers une expression enrichie. Les musiciens de la « musique improvisée » sont comme les musiciens de « la musique classique » : des propriétaires. Et conserver en l'état, empêche toute évolution de la musique qui se voulait le porte-drapeau de la liberté.

Triste histoire qui n'a pas servi l'originalité musicale libérée durant les 30 obscures (40 ?).

 

 

Lecture
Derek Bailey, Improvisation (its nature and practice in music),
Première édition, Incus Records 1980. Seconde édition, The British Library National Sound Archive 1992 et Da Capo Press 1993.

 

 

Les divorces musicaux du XXe siècle :
1. improvisation et composition (= la musique contemporaine contre le free jazz)*
2. expérimentation et tradition (= la musique contemporaine contre la musique expérimentale)*
3. instrument de musique et objet sonore (= la musique concrète contre la musique sérielle instrumentale)*
4. la guitare électrique et la musique contemporaine (= la musique contemporaine contre le rock rebelle)*
5. le jazz et le rock (le rock n'a pas attendu le jazz épuisé pour faire sa propre voie)*
6.

 

* Bien qu'il existe toujours des exceptions : des tentatives non suivies de musiciens inventifs rejetés. Les exemples sont nombreux.

 

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